Le pays imaginaire de Defy

Lorsque j’ai réalisé que j’allais avoir 30 ans, ça m’a fait comme un choc. J’ai décidé de changer de vie. Radicalement. Je me suis débarrassé de mon boulot pour traverser le Pacifique à la voile. Ce blog est mon carnet de bord.

13 juin 2006

Pour tous les amoureux

Ce conte est d'inspiration tahitienne. Je l'ai nourri de mes souvenirs et de l'imaginaire polynésien. Je l'ai écrit pour l'homme que j'aime.
Les mots en italique sont souvent des mots tahitiens. Vous trouverez leur correspondance en farani (français) ci-dessous. Sachez qu'en tahitien, toutes les lettres se prononcent et que le u se prononce ou.

Arii : dignitaire, chef suprême investi du pouvoir temporel dans la société traditionnelle.

Faré : habitation polynésienne traditionnelle.

Fiu : être Fiu. En tahitien être fiu défini un état de lassitude général, de non envie, de non désir. On est fatigué de tout (c’est fiu = c’est chiant).

Hinano : bière de Tahiti.

Keshi : terme japonais désignant une perle formée de nacre pure, à partir d’un éclat de la coquille de la nacre. Issue des nacres sauvages ou de celles qui ont rejeté le nucleus en conservant le greffon.

Hiro : divinité fondatrice tahitienne.

Mã’a : repas.

Mahu : homme efféminé. Travesti.

Maï-maï : dorade coryphène

Miri : caresse.

Motus : îlot corallien ; Par extension, les îlots qui forment la couronne récifale d’un atoll ou d’une île haute.

Paka : ou pakalolo ou bonbon. Cannabis.

Parata : requin parata. Requin à aileron blanc du large. Requin très agressif et dangereux.

Poe : dessert fabriqué avec des fruits locaux comme la banane ou la citrouille, mélangés avec de l'amidon de maïs et cuit au four.

Popaas : terme tahitien désignant les occidentaux et signifiant également « grillé ».

Poti marara : embarcation à moteur.

Uru : fruit de l’arbre à pain.

Tãné : homme.

Tapu : sacré ou interdit. Tabou en occident.

Vaa : pirogue.

Vahiné : femme.Miri a 16 ans. Elle veut devenir pêcheur de perles. À Manihi, dans son atoll des Tuamotu, c’est une profession très répandue. Mais c’est une affaire d’hommes. Miri a choisi d’être différente. Elle a toujours su qu’elle appartenait à la mer. Les Pomotu sont des pêcheurs, pas comme ces Marquisiens qui passent leur temps à racler la terre et à courir dans les montagnes après les cochons sauvages ! Elle ne voit pas pourquoi, puisque les mahu ont le droit de se comporter en femme, elle n’aurait pas le droit d’exercer une profession d’homme. Ça fait honte à la famille, bien sûr, et chaque jour sa mère lui répète qu’elle ne trouvera jamais de tãné pour la prendre dans son faré si elle continue comme ça. Miri s’en moque bien. Rester au faré à préparer le mã’a, cuisiner le uru et élever les enfants, Miri, ça ne la fait pas rêver.

manihi manihi_bis

Miri est une forte tête, elle a de qui tenir. Les femmes de sa famille étaient des arii depuis des générations avant l’arrivée des Français. Elles étaient respectées, écoutées et obéies. La plupart des motus de Manihi appartiennent encore à sa famille, même si les popaas et leurs prêtres sont parvenus à s’approprier une partie de la terre.

parata2Les hommes n’ont jamais accepté Miri parmi eux. Une vahiné à la pêche aux perles, c’est tapu. Ça porte malheur. Le lagon lui est interdit et l’accès aux perles de cultures aussi. Ils l’ont autorisé à aller pêcher côté récif, pensant la décourager. C’est beaucoup plus dangereux. Les grands blancs, les requins citron et les tigres chassent là-dehors. Mais elle a une alliance particulière avec l’océan. Elle est née sous le totem du requin parata, craint de tous. Souvent, elle nage côté récif le long des passes. Les fauves la frôlent, mais aucun n’a jamais fait mine de l’attaquer. Elle est comme marquée, protégée. Miri rêve du jour où elle trouvera la perle parfaite. Celle qui lui apportera la respectabilité auprès des hommes qui la moquent au village.

passe1Aujourd’hui, Miri explore le plongeant au nord-est de l’île. Son frêre Hiro l’attend dans le vaa. Il n’a pas 12 ans, mais est déjà un excellent piroguier. Et puis, il adore sa sœur et ferait n’importe quoi pour elle, y compris braver les interdits en l’aidant à aller aussi loin de la passe en vaa. À l’émeraude et au turquoise du lagon succède l’outremer du Pacifique. Eaux profondes beaucoup plus inquiétantes. Hiro doit maintenir la pirogue à distance du récif rouge sur lequel se brise la longue houle du Pacifique mais s’approcher suffisamment pour que sa sœur accède au tombant en apnée.

Miri s’enduit de monoï avant de plonger. L’huile lui permet de mieux glisser dans l’eau et la protège du froid des profondeurs. Elle natte son épaisse chevelure que seul l’huile de copra parviens à apprivoiser et glisse son corps pain d’épice dans l’eau bleue. Elle descend le long du tombant, croise une murène cachée dans son trou de corail, des poissons flûtes, un couple de poissons anges et des perroquets qui se sauvent en l’apercevant. Au fur et à mesure de sa progression, le corail change de forme et de couleur. Elle repère sur sa droite une magnifique porcelaine, mais elle n’est pas venue pour ça. Ses tympans commencent à la faire souffrir et elle décompresse avec facilité en déglutissant. Autour de sa taille, sa ceinture de plomb l’attire vers les profondeurs. Elle distingue dans le bleu de plus en plus sombre les ombres des grands fauves. Ils se tiennent à l’écart.

benitierSoudain, entre deux agrégats coralliens, se révèle à elle un gigantesque bénitier. Il doit bien avoir une envergure de deux mètres. Au creux de sa mâchoire repose une nacre. C’est du jamais vu, et c’est bien ce qui pousse Miri à s’en approcher. Elle sait qu’elle va devoir ruser pour s’en emparer. Le bénitier est un piège mortel pour celui qui a le malheur d’y laisser traîner ses doigts. Le coquillage a tôt fait de se refermer sur le bras de l’imprudent, qui prisonnier et incapable de se dégager, meurt asphyxié en quelques minutes. Si Miri se sert du coutelas qu’elle porte en permanence à la cheville pour bloquer la mâchoire du bénitier, elle risque de le perdre. Sans compter qu’elle n’est pas sûre que son arme résiste à la pression. Elle hésite. La nacre est belle, mais elle peut aussi bien être vide.
Sur une impulsion, Miri passe à l’action. Elle glisse son arme entre les lèvres irisées du bénitier qui se referme dans un mouvement réflexe. L’acier a tenu bon. Miri ne peut pas s’offrir le luxe d’atermoyer. Elle glisse son bras entre les mâchoires. La nacre s’est niché au plus profond du coquillage. En s’étirant, elle parvient à l’effleurer. Elle se repositionne, s’enfonçant plus profond dans la gorge mordorée du bénitier. La nacre est là, elle la sent. La jeune fille étend encore ses doigts, tous son corps tendu vers le fruit de ses désirs. Elle s’en saisit. Enfin, elle la tiens. Ne voulant pas laisser échapper sa proie, elle assure sa prise avant de reculer précipitamment. Elle a tout juste le temps de se dégager avant que la lame de son couteau ne cède et que le bénitier ne se referme avec violence. À une demi-seconde près, c’était la mort.

Mais Miri est bien loin d’être sortie d’affaire et elle en a bien conscience. La nacre doit bien peser 3 kilos, elle est à 15 mètres de profondeur et n’a que trop tardé. Son temps d’apnée est bientôt épuisé alors qu’il lui reste toute la remonté à faire… ses muscles vont avoir besoin d’un oxygène dont elle ne dispose plus.

Elle réfléchit vite et agit plus vite encore. En quelques secondes, elle s’est défaite de la ceinture de plomb et a entamé la remontée. Elle imprime de longues ondulations à ses jambes, tendant ses pieds pour avoir une meilleure poussée sur l’eau. Ses bras sont plaqués le long de son corps, ils renferment sa prise. Plus que dix mètres.
Elle commence à suffoquer. Elle force son corps à lutter pour vivre.
Le froid la pénètre et l’engourdit. Elle ne parvient plus à commander ses jambes. Ne comprennent-elles pas qu’elles se condamnent à disparaître. Sursaut de volonté. Plus que cinq mètres.
Ses poumons la brûlent. Ils sont en feu. Au-dessus d’elle, elle voit les rayons du soleil pénétrer en biseau dans l’océan. Le soleil, l’air… Si loin et si proche. Elle les contemple, de plus en plus absorbée. Comme détachée d’elle-même, Miri observe la danse des bulles d’air qu’elle a laissée échapper et qui remontent à la surface avec grâce. Des perles d’oxygène. Des perles de vie. Sa vision se trouble. La douleur a complètement disparu.

C’est si simple de mourir.
Tout devient noir.

*
* *

Cinq sens. Goût amer et salé dans sa gorge. Caresse du soleil et douceur du bois contre son dos nu. Éclat de la lumière derrière ses yeux. Odeur de la peur. Et loin, très loin, la voix de Hiro.
Elle vit. Il est venu la chercher.

nacreLorsqu’ils franchissent la passe, ils sont tous deux gonflés d’orgueil. La nacre a livré son secret. En sont sein, elle a nourri et façonné un keshi exceptionnel. Ce n’est pas tant son éclat, sa forme de parfaite ou sa taille étonnante qui en font la pureté et la rareté. C’est son orient. Des profondeurs de l’aragonite naît sa couleur aile de mouche , qui suivant l’angle de caresse du soleil, prends des reflets aubergine, vert-paon, s’irise, se mordore. Miri le tient dans le creux de sa main, et il lui semble en sentir la pulsation, comme un battement de cœur.

Toute la soirée, c’est le défilé au faré familial. Tout le village veut voir la merveille que la petite vahiné a arrachée à l’océan et qu’elle porte désormais à son cou, prisonnier d’une cage de fibres de pandanus. Un mã’a est improvisé. La Hinano coule à flot. Dans cette société communautariste, chacun apporte un plat : cochon au four tahitien, poe banane, chips de taro frit, poulet coco, poisson cru à la tahitienne, maï-maï à la vanille, pain coco... À chaque fois qu’un nouvel arrivant se présente, Miri et Hiro racontent à nouveau leur histoire. Celle de la trouvaille et celle du sauvetage.
La soirée s’éternise. Lasse d’être le centre d’attention, Miri s’isole en bord de lagon. Elle porte à ses lèvres la pipette à paka que Hiro lui a préparé. La fumée envahit sa gorge et elle s’étend de tout son long sur le sable. Son regard se perd dans la voûte étoilée, s’attardant sur la croix du sud qui a mené ses ancêtres d’Asie jusqu’ici dans les grandes pirogues doubles. Alanguie, elle se laisse aller à la torpeur et ferme les yeux.

Une douce chaleur irradie du keishi lové entre ses seins. Elle enfle, monte comme une vague et descend se loger, brûlante, dans le creux de ses reins. Un souffle dans son cou la fait frissonner. Une ombre passe sur son ventre et s’étend sur elle comme une caresse. Insidieuse, elle l’enveloppe faisant résonner à l’unisson chacune des cellules de son corps. La brume évanescente prend forme et consistance, pesant sur son ventre et sa poitrine. Une humidité nouvelle naît entre les jambes de Miri. La fragrance du santal emplie ses narines, l’enivre et la fait chavirer. Dans le creux de son oreille, elle perçoit comme une musique nouvelle, rauque et basse qui fait vibrer son âme. Son corps est tendu comme un arc, au bord de la rupture. Elle sent en elle un vide comme impossible à combler.

L’apparition la quitte aussi vite qu’elle est apparue, la laissant pantelante, soudain rendue à elle-même. Ses bras n’enlacent plus que le vide.

*
* *

Rumeurs, murmures…
« Hahi, elle a bien changé notre Miri. »
« Elle a refusé des fortunes pour le keishi ! »
« Elle est fiu ! Elle passe ses journées à la sieste, elle va plus au lagon. »
« Avec tout cet argent, elle aurait pu acheter un poti marara pour la famille, ça fait honte. »
« Elle traîne la nuit côté récif, mon tãné l’a vu. »
« Elle fait la fière ! »

Oui, Miri est fiu. Fiu des ragots, fiu de cette vie. Elle n’attend plus qu’une chose, le couché du soleil. À cet instant, le keishi s’anime et son amant vaporeux apparaît. La nuit avance, l’obscurité se fait, la Croix du Sud s’allume dans le ciel et il prend consistance. Ils passent leurs nuits à mêler leurs corps, à se chuchoter des mots doux dans le creux de l’oreille. Il lui raconte la mer, ceux qui la peuplent, les veines de courant. Il lui parle de pays lointains, d’autres océans. Il lui parle d’amour.

Jamais elle n’accepterait de céder son bel amant à un de ces popaa contre quelques billets.

Elle sent bien qu’elle ne fait déjà plus partie des siens, regrette sa complicité d’entant avec Hiro. Mais elle, elle n’existe plus qu’au couché du soleil.

La journée, elle l’attends. Elle l’attend, et voit avec angoisse le keishi perdre son lustre. Il se ternit. Venu pour elle du fond des profondeurs, il asphyxie, perd de sa force.

Chaque soir, il arrive un peu plus tard. Miri sait que la fin est proche.

Cette nuit, elle s’est isolée côté récif. Quand enfin il vient à elle, elle ne parvient pas à le prendre dans ses bras. À peine là, vaporeux, inconsistant, il la contemple douloureusement. Elle comprends alors qu’elle va le perdre. La douleur est insoutenable.

Son bel amant tente de la caresser une dernière fois. Il n’est plus qu’une brume vaporeuse ne laissant derrière lui que l'odeur du santal.

Miri ôte son paréo et l’hibiscus dont elle avait orné sa chevelure. Elle marche résolument vers l’océan. En disparaissant, elle ne pousse pas un cri.

mani09

*
* *

Depuis ce jour, les pêcheurs voient parfois apparaître à la proue de leur vaa un grand dauphin blanc. Son front est serti d’un keishi d’une beauté incomparable.

Publié à 21:11 - Keshi tapu - Un truc à dire sur Radio Cocotier ? [10] - ça brille [#]

10 juin 2006

Defy prends le large

Coucou les gens,

Clochette a des fourmis dans les ailes. La toile l'a tenue prisonnière un moment mais le temps est venue pour elle de s'envoler.

Bon été à tous.

cinema1

31 mai 2006

9 juin 2004 - Premiers pas sur la Terre des Hommes

marquises_map

Dernier levé de soleil avant l’arrivée. C’est un mélange étrange de sentiment. Avoir à la fois terriblement envie que ça s’arrête et en même temps conscience que c’est la fin de cette extraordinaire traversée que j’avais tant rêvé.

Lorsque je fais à nouveau face à la proue d’Aramis, je découvre la Terre. Premier relief depuis notre départ des Galápagos, Motane se dresse dans la lueur rosée de ce petit matin.

C’est magique. Terre, enfin !

Je réveille les autres. Nous sommes tous émus.

Les reliefs sont impressionnants. La terre est plissée, torturée comme celle des calderas volcaniques des Galápagos, mais la végétation est incroyablement luxuriante. Les vallées sont couvertes de cocotiers dont le feuillage vert émeraude étincelle sous le soleil.

terre

Alors que nous approchons d’Atuona, le port au Sud de l’île, je prépare des crêpes et on fait pêter le champagne.

Je ne me lasse pas de ces reliefs. 21 jours de bleu horizontal… 21 jours sans autres bruits que celui du vent, ceux du bateau et de mes nuisibles colocataires… 21 jours sans odeurs de terre. Les sens en éveil, je capte chaque effluve, j’imprime mes rétines de chaque nuance chromatique.

On approche. On affale la grand-voile pour la toute dernière fois car c’est une évidence pour moi : Aramis, je le quitte ici. Michel est à la barre. A la table à carte, je repère l’entrée et lui indique les dangers à éviter. Nous pénétrons dans le petit port d’Atuona.

On s’apprête à opérer un 180° afin de placer Aramis face à la houle (face au large) et là, surprise… La barre est bloquée. Le safran n’a plus qu’une amplitude ridicule. En jouant avec le moteur, nous réussissons à effectuer le demi-tour dans le peu d’espace que nous avons. Je vais à l’avant pour libérer le mouillage, mais lorsque j’appuie sur le bouton de la zapette commandant le guindeau (mécanisme permettant de monter et descendre l’ancre), rien ne se passe.

C’est le double effet kiss cool.

Abandonnant l’électronique et armée d’une manivelle de winch, je libère la poupée. L’ancre disparaît enfin dans l’eau trouble du port d’Atuona. Le sable noir du fond ne nous permet pas de repérer sa position. Nous laissons trois fois la hauteur d’eau en longueur de chaîne afin d’être sûr de ne pas déraper et laissons Aramis se positionner entre ses petits camarades de trans-pacifique.

Nos voisins saluent notre arrivée à grands coups de corne de brume.

port

Le sourire aux lèvres, je gonfle l’annexe et l’équipe du moteur. Je n’ai qu’une hâte, poser enfin le pied sur la terre ferme, sur la terre des Marquises, cette terre que son peuple appelle La Terre des Hommes.
Mes premiers pas sont maladroits. J’ai toujours été sujette au fameux mal de terre, mais là, c’est à peine si je tiens encore debout. Le sol se meut sous mes pieds. Michel et Patrick ne sont pas bien plus assurés mais nous avons tous trois le sourire au lèvres.

Vaille que vaille, nous l’avons fait. Nous avons traversé le Pacifique !

Marquises, Hiva Oa, Port d'Atuona, 09° 49' S - 139° 02' W

19 avril 2006

Nuit du 8 juin 2004 - Je suis toute petite

Nous allons arriver demain matin. Demain matin, nous verrons apparaître Hiva Oa. Les Marquises… Enfin !

Je ne sais pas si c’est la perspective de retrouver enfin mon autonomie et ma liberté mais je réalise maintenant à quel point j’ai pris sur moi pendant la traversée.

Entre la misogynie de Patrick, sa méchanceté gratuite, son insondable capacité à nuire, à diviser, à pourrir la situation et la tyrannie de Michel, je suis complètement à bout.

Voilà bientôt une semaine qu’on ne partage plus rien. Plus une parole, plus un repas, plus une émotion.

La tension est montée graduellement depuis le Panamá. La frustration sexuelle de Patrick l’a conduit progressivement à développer une haine tenace à mon égard et une jalousie maladive. Il ne supportait plus la complicité qui avait pu naître entre Michel et moi.

Michel, ce propriétaire orgueilleux et borné qui a joué de son pouvoir pour torturer le vieil homme, le harcelant, le soumettant par son mépris. Cet homme si gentil et si doux que j’avais rencontré à Paris me révulse aujourd’hui. Comment continuer à cohabiter avec un monstre ?

La seule issue est de débarquer.

Je veux ma mère pour pleurer dans ses bras. Je veux mon père pour me protéger. Je veux mes amis pour m’entourer…

Je veux rentrer à la maison.

Je suis partie pour devenir une grande, mais aujourd’hui, je suis toute petite.

Je voudrais retrouver l’innocence et la joie de l’enfance, le cocon doré de mes 3 ans, quand j’étais une petite princesse et que le monde était amour.

delph12

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises, 10° 01' S - 136° 35' W

13 avril 2006

8 juin 2004 – Da Vinvi Code

Suite de l'épisode précédent.

L'ordi a redémarré. Après avoir séché toute une nuit, on a appuyé sur le bouton (Thérèse) et…

Magique !

On a même récupéré MaxSea. Par contre, le clavier a gardé quelques séquelles. Il a perdu quelques lettres au passage. Je ne crois pas au hasard. C'est un signe !

Je vous les livre pêle-mêle :

243_poster

F

U

C

K

Je crois que quelque chose, quelque part, essaie de nous transmettre un message.
Mais voilà, lequel ?

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises, 10° 01' S - 136° 35' W

12 avril 2006

6 juin 2004 – J’ai niqué

l’ordi.

Je suis une fille. Et je suis une fille maniaque !

C’est génétique, il paraît (merci papa, merci maman) !

Chromosomique aussi (les hommes disent ça).

Ils disent : pas besoin de lire Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Vénus pour être au courant que quand les femmes ont la tête en foutoir, elles font le ménage ou se font faire une nouvelle tête (avec plus ou moins de succès) chez le coiffeur.

Après l’épisode « doigts de schtroumpfs », j’ai été prise d’une frénésie ménagère (trouver un coiffeur, là, au milieu du Pacifique ne constituait pas une option envisageable).

cockpitLe cockpit de l’ovni est entièrement en teck. Avec le temps et la pollution du Canal de Panamá, le bois est devenu tout gris. On a du papier de verre à bord, alors, je me suis mise en tête de lui redonner une nouvelle jeunesse.

J’ai passé 3 jours plein à poncer comme une cinglé du matin au soir. Les alizés ont déposé de la poussière de bois sur tout le roof.

Au bout du compte, le teck a retrouvé sa blondeur. J’étais super fière de moi et j’avais bien évacué ma rage.

Pour la touche finale, j’ai entrepris de laver le pont à grande eau. J’ai balancé des dizaines de sceaux d’eau regardant la poussière de bois disparaître. Le pont étincelait de blancheur sauf qu’à un moment, un grand cri à résonné en provenance de la cabine arrière bâbord. Michel a surgi comme un diable sortant de sa boîte. J’avais envoyé entre 5 et 10 litres d’eau sur le joli Toshiba.

A pu d’ordi !

Tout mouillé, tout cassé !

Encore, avec l’eau douce, vous pouvez espérer qu’en séchant… Mais alors, avec l’eau de mer… Le sel… La cata quoi.

J’étais un peu emmerdé ! En même temps, Michel avait dû nous répéter 2 500 000 fois à Patrick et à moi qu’il était interdit, absolument , d’ouvrir le hublot qui donnait sur l’ordi. J’ai trouvé l’ironie de la situation assez savoureuse.

Le seul souci, c’est que pour les approches, on se servait d’un logiciel appelé MaxSea. Ce logiciel est génial. Couplé au GPS, il permet de positionner le bateau, tracer des routes, simuler des courants, voir les marées… Le grand luxe quoi !

On a le monde entier en carte nautique sur le disque dur. Non, correctif : on avait !

Donc, si j’ai un petit conseil à donner, c’est d’avoir tout de même quelques cartes papier à bord… Juste au cas où vous tomberiez sur quelqu’un comme moi !

Et puis aussi, le logiciel, faut pas l’acheter. Faut se servir de radio ponton…

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises, 09° 21' S - 132° 00' W

10 avril 2006

3 juin 2004 - Que d’eau

pizzaAujourd’hui, on a changé de côté de carte.

Quand j’ai fait le point, on avait 3 800 mètres d’eau sous nos pieds.

En fait, pour nous, le trajet le plus court pour rejoindre la terre, c’est en coulant.

On est pas des petits branleurs, on choisira pas la solution de facilité !

Pour fêter ça, j’ai fait une pizza !

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises
07° 45' S - 124° 46' W

07 avril 2006

Tour du monde : Préparation au voyage

J'ai décidé de créer cette rubrique spécialement pour Maake.

Maake et son amoureux, pour ceux qui suivent pas, sont les heureux parents d'un joli voilier de 10 mètres en acier. Ils comptent découvrir le monde à bord de leur petite merveille.

J'ai donc crée la rubrique "Préparation au voyage" pour lui donner les petits trucs et astuces que j'ai glané sur la route. Je n'ai jamais eu de voilier à moi, donc j'aimerais faire de cette rubrique un espace d'échange dans lequel chacun puisse donner des petits conseils aux futurs ou actuels globe-flotteurs.

2951446411.08.lzzzzzzzEn prems, pour rêver et préparer le voyage, je conseille le livre de Jimmy Cornell, Routes de Grandes Croisières.

Il donne toutes les informations vitales : saison, climat, démarches administratives, way point. C'est LA BIBLE à avoir à bord. Jimmy Cornell propose des itinéraires types, signale les saisons cycloniques, mets en garde contre les zones à risque.

Si j'ai un conseil à donner, c'est celui de ne pas hésiter à voir un peu large au niveau des temps d'escale. Perso, je passerais volontier 1 an aux antilles, 2 ans dans le Pacifique. Mes parents se font la Méditerranée en 5 ans. Alors un tour du monde en 3, ça me semble short.

Voilà, la prochaine fois, je vous parlerais des cartes marines...

Paris, 48° 51' 53" N - 02° 20' 56" E

04 avril 2006

2 juin 2004 - Didi de Schtroumpf

Rectificatif : la nuit a été courte, très courte !

Donc, évidemment, vu que j’ai TOUJOURS raison, quand l’autre nuisible est venu me réveiller à la demande de Michel, on avait 27 nœuds de vent, il était trois heures du mat et le bateau partait régulièrement au lof. Patrick n’avait pas alerté Michel avant sa prise de quart et la situation avait eu bien le temps de dégénérer… Bref, c’était la cata.

J’ai enfilé le harnais, mis les gants et je suis sortie à toute vitesse. La mer s’était encore creusée et à chaque fois qu’Aramis descendait les vagues, il prenait de l’angle en s’appuyant sur ses bouchains tribords. En gros, on partait à moitié au tas par la droite toutes les 20 secondes !

Ben la voilà, la super manœuvre d’affalage, de nuit, par 30 nœuds ! BONHEUR ! Putain, quand je pense qu’a Paname, y’en a qui m’ont demandé si j’allais pas m’emmerder à rester enfermé comme ça dans un si petit espace.

Vous savez quoi les gars, pas du tout !

D’autant plus que Michel s’était mis dans la tête de nous faire exécuter une manœuvre bien à lui dont il a apparemment le secret puisqu’elle ne figure dans aucun manuel de voile connu (on la trouve peut-être dans les bêtisiers, faudra que je vérifie). Et là, je vais vous laisser savourer le truc : le spi étant équipé d’une chaussette, le mieux, c’est de l’étouffer sans dérouler le génois.

je laisse les voileux se bidonner tranquilou et j’explique aux autres

chaussette1La chaussette, c’est ce truc là.

Mais même à vous, petits amis virtuels néophytes de la voile, il ne vous aura pas échappé qu’avec 30 nœuds de vent dans le gros machin, espérer réussir à l’enfermer dans ce tout petit espace, c’est du délire.

L’astuce la plus communément admise consiste donc à dérouler le petit/moyen machin (le génois ou foc), masquant ainsi le gros machin du vent. Y’a plus de vent dans le gros machin, on l’étouffe, on le range et hop au dodo.

Et bah là, non.

indestructibles_1_On va le laisser bien plein de vent. Bien violent avec une force de 500 kg sur chaque point d'écoute et on va appeler les Indestructibles pour faire le boulot.

T'as raison coco ! Sauf que pour la distribution, tu repasseras parce que Madame Indestructible, c'est pas moi ! Et encore moi Le Vieux.

Nous voilà parti pour mettre en oeuvre l'infaillible méthode du chef ! On choque l’écoute qui tiens le spi sur le côté et il se met à battre comme un fou dans la forte brise. L’écoute elle-même traverse le pont régulièrement à toute vitesse, imprévisible et incontrôlable.

Le temps que le gros machin soit étouffé par la chaussette sur laquelle Michel tire comme un boeuf (avec la même efficacité que Chirac pour ramener la paix sociale vendredi soir), le nuisible se paie deux fois l'écoute en pleine pêche et nous mets du sang partout (même méthodes de bourrin, même résultats ! Y'a d'la cohérence !).

didi1Moi, bilan des courses et malgré les gants, j’ai des doigts de Schtroumpf. Y zon été tout crabouillé !

Je le prouve (et j'envoie l'image à mon avocat !).

Je me passe de commentaire, aide Michel à remettre de l'ordre et à installer le génois, soigne Patrick, et retourne dormir le peu de temps qu’il me reste avant mon quart.

Michel : la chienlit, c’est aussi lui !

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises, 07° 25' S - 122° 02' W

02 avril 2006

1er juin 2004 - Les ners à vif

Les dauphins n’étaient pas venus pour me consoler. J’en suis maintenant convaincue. Ils étaient annonciateurs d’un coup de vent.

Depuis le rituel du bain ce matin, le bidule électronique qui mesure le vent n’a fait que monter (anémomètre)… et le bordel à pression descendre (baromètre). Michel a profité de cette belle brise pour hisser le spi (communément appelé « gros machin »). Super !

spi

Aramis part en surf sur la longue houle du Pacifique, toutes voiles dehors. On fait des pointes à 10 nœuds (vous affolez pas, vous nous doubleriez en roller ! 10 nœuds, c’est que 18,56 km/h). N’empêche, on prend notre pied.

La journée se passe et on avale les miles. La progression sur la carte est nette ! Moi aussi, j’adore sortir le gros machin ! Même si je suis une fille ! On a cette sensation de puissance très particulière, l’adrénaline qui monte, le sentiment de toucher du doigt la perfection. Un voilier sous spi est comme un albatros en vol, privez le voilier du vent et de ses voiles, et il devient gauche, maladroit… Il perd toute grâce.

La journée se passe et le vent monte toujours. Le baro a chuté de 5 hPa en quelques heures. Ça sent très très mauvais. J’insiste auprès de Michel pour qu’on affale le spi avant la tombée de la nuit. Il refuse de m’écouter.

barometre1Sauf que voilà, après manger, une fois le soleil couché, son entêtement devient dangereux. On a déjà 18 nœuds de vent réel et ça va continuer à monter. Michel s’obstine dans son idée :

« Le vent monte à la tombée de la nuit ! C'est provisoire. Une brise thermique ! ».

La tension monte surtout ici, c'est moi qui vous le dit. Je rassemble le peu de chacras ouverts qu'il me reste et expose mes arguments :

- on est à la limite d’être surtoilé ;
- on est que 3 ;
- la nuit tombe ;
- le baro n’a fait que descendre, ce n’est pas une brise thermique mais belle et bien du vent engendré par la baisse de pression.

vent1Michel me traite avec ce mépris propre à certains marins qui seuls maître à bord n’entendent pas recevoir de leçon d’une fille, et d’une gamine qui plus est.
CONNARD, À MON ÂGE, HELEN MAC ARTHUR FAIT LA UNE DE TOUS LES JOURNEAUX !

« Puisque tu insistes sur ton rôle et tes responsabilités de chef de bord, Michel, je tiens à te dire que je considère comme une erreur de ta part de te mettre par négligence dans une position ou tu devras demander à ton équipage d’aller manœuvrer de nuit sur la plage avant une voile en surpuissance par 25 nœuds de vent. Sur ce, bonne nuit ! »

Ma tirade ne change rien à rien, mais elle me soulage !

Je monte prendre mon quart. J’ai enfilé un harnais. Cette nuit, on ne joue plus ! Au fil des heures, et à mesure que le vent monte, je procède aux réglages visant à soulager le gréement. Je choque le hale bas de grand voile pour laisser le vent s’en échapper et perdre de la puissance. Je bride le guindant du spi autant que je peux pour l’aplatir. Lorsque je réveille Patrick pour qu’il prenne son quart à minuit, le pilote automatique commence à peiner. Je sens que la houle se creuse et que la mer se forme.

Avant d’aller me coucher, je donne des consignes au nuisible qui ne m’écoute que d’une oreille. Allongée dans ma couchette, je fais moins la fière. Le boulet, rappelons-le, a une expérience nautique qui se limite aux cargos de la marine marchande. Autant dire que les grands draps qu’on pend sur le pylône, il voit pas trop comment ça marche.

J’ai bien vu qu’il ne prêtait aucune attention à mes recommandations. Si le bateau part au lof sur l’effet d’une survente, il ne saura que faire et on risque de se retrouver cul par dessus tête. Je lui ai répété au moins 5 ou 6 fois : tu choques le hale bas en grand, tu choques l’écoute de spi en grand (tu vois, la rouge, là ! et la verte là !). Il m’a viré en me disant d’arrêter de faire la maligne, qu’il savait ce qu’il faisait.

Tu parles… Il a au moins consenti à réveiller Michel si le vent passait les 25 nœuds.

La nuit va être longue…

Pacifique, entre les Galápagos et les Marquises, 07° 09' S - 119° 33' W