Le pays imaginaire de Defy

Lorsque j’ai réalisé que j’allais avoir 30 ans, ça m’a fait comme un choc. J’ai décidé de changer de vie. Radicalement. Je me suis débarrassé de mon boulot pour traverser le Pacifique à la voile. Ce blog est mon carnet de bord.

18 novembre 2005

24 avril 2004 - D'un Océan à l'autre

plancanalNous avons franchi les écluses hier.
C’était très impressionnant. Surtout pour moi : en terme d’écluses, avant celles-là, je n’avais vu que celles du canal de lourch et du canal Saint-Martin. Pas tout à fait le même trip !

Petit historique : le canal de Panamá, à la base, est une entreprise française (notre ami Ferdinand de Lesseps fait adopter le projet en 1879). Mais pour diverses raisons (22 000 morts sur le chantier… ouf que Paul Gauguin a sauvé sa peau et pu se réfugier à Tahiti), au bout de 9 ans de travaux, c’est la faillite. C’est là que Blueberry et la cavalerie pointe son nez. Comme par hasard, le Panamá connaît une période trouble et une révolution… Et en 1903, l’oncle Sam obtient le droit d’achever le canal et de l’administrer pour une durée… illimitée ! Les américains vont construire trois ensemble d’écluses (Gatún, Pedro Miguel et Miraflores) et le gigantesque lac artificiel de Gatún. Pour se faire, fidèles à leur tradition, ils importent de la main d’œuvre colorée (principalement noire et jaune). Le canal est inauguré en 1914. En 2000, le canal est rétrocédé à la république de Panamá et les forces armées américaines évacuent la zone.

Pour en savoir plus, c’est ici et pour ceux qui ont du goût pour la polémique, c’est
et .

gatun
Pour franchir le canal, il faut se lever tôt. Le départ est prévu à trois heures du matin. Philippe ayant rejoint le grand capital, il nous manque aussi un liner (un liner, c’est un gus qui s’occupe des amarres). La solidarité est très forte au sein de la petite communauté de voileux qui attendent leur tour pour passer le canal. On s’échange les numéros de téléphone de nos Charlies et quand il manque du monde sur un bateau, on rejoint l’équipage pour le compléter. Spontanément, Jacky s’est proposé de nous donner un coup de patte.

Jacky est Breton. Il a construit son bateau lui-même sur son terrain après en avoir dessiné les plans. Il nous a raconté comment il avait été chercher les plaques d’acier qui lui serviront à façonner la coque et comment ils ont fondu, lui et sa femme, le plomb qui allait servir de lest à leur voilier. Impressionnant.

orlandoLe pilote que nous accueillons à bord se nomme Orlando. Un beau mec, hyper zen qui se révèlera accroc aux Springles et au Coca Cola, mais du genre taciturne. En même temps, je peux comprendre, communiquer en espagnol avec moi, il faut le vouloir.

Nous parvenons à la première écluse de Gatún au lever du soleil. Là, ça se complique un peu. Nous sommes partis à trois voiliers. Aramis étant le plus puissant, nous sommes le moteur du groupe. Devant l’écluse, les autres viennent se mettre à couple sur bâbord et tribord. Nous entrerons tous ensemble dans l’écluse. Aramis recevra les aussières avant et les bateaux à couple les aussières arrière. C’est un peu technique ? Vous ne voyez pas exactement ce que ça peut donner ? C’est pas grave, vous, vous n’êtes pas sous le regard sombre et envoûtant d’Orlando (pas le frère de Dalida, l’autre). Détendez-vous !

entreeDonc, le jeu, quand on entre dans l’écluse, c’est d’attraper la petite pelote que nous envoient les éclusiers. Ça à l’air de rien, mais ils la lancent de très haut, ça arrive très vite et c’est aussi dur qu’une balle de golf. N’écoutant que mon courage qui ne me disait rien, j’esquive en m’aplatissant sur le pont. Une fois qu’on détient la pelote, la magie commence ! Car à cette pelote est fixé un petit filin et à ce petit filin est attachée une grosse aussière très lourde et très solide. Qu’on remonte à bord et hop, au taquet !

mulaBon, ça, c’est fait, là, tu lèves la tête et tu regardes. Huge, le mot ricain semble avoir été inventé pour ça. Devant nous, un gigantesque cargo. Des petits trains, les mulas le guide dans l’écluse et le positionne. Lorsque tout semble paré, la porte arrière se ferme.
On dit adieu à l’Atlantique.

J’en profite pour mâter un peu sur les autres bateaux. Sur tribord, un couple d’anglais, on peux pas se tromper. Les Anglais, même après plusieurs années sous les tropique gardent encore une carnation d’une charmante teinte écrevisse plus ou moins parsemée de taches de rousseur qui leu donne un certain charme (mais pas un charme certain). Sur bâbord, c’est nettement plus intéressant. Il s’agit d’un voilier d’Hollandais. Ces gens du Nord qui ont dans les yeux la couleur de la peau de nos Anglais. Je comprends mieux leurs manœuvres plus qu’approximative. À mon avis, ça cultive pas que la tomate à bord.

L’eau monte. Du coup, nous aussi. Les aussières se détendent et on règle afin que notre petit groupe reste bien stable dans l’espace qui lui est alloué. Stabilisation, ouverture de la porte avant. Le Cargo avance et se stabilise dans la seconde écluse. Nous aussi, et rebelote.
Il y a trois paliers au bout desquels nous nous serons élevés de près de 26 mètres.

L’écluse de Gatún est derrière nous, l’Atlantique aussi. Aramis, à nouveau seul, fend désormais l’eau douce du lac artificiel à 5 nœuds. Nous avons presque 30 miles à couvrir avant d’atteindre la porte du Pacifique. Plus de 6 heures de nav en perspective. Mais pour l’instant, je découvre une infinité de nuances de verts. Celui de l’eau, plus ou moins dense en fonction de la profondeur, celui de la végétation équatoriale luxuriante qui inonde la multitude d’îlots qui parsèment le lac. Nous cherchons aux jumelles singes et crocodiles sans en voir aucun.

La fatigue commence à se faire sentir, et le soleil à taper fort. Sieste.

Je m’éveille pour prendre mon quart avant l’entrée dans le canal. Le balisage est facile à suivre. Le ciel est passé au gris. Il pleut, tiens, ça faisait au moins deux heures qu’on avait pas été mouillé ! Nous arrivons à Miraflores, dernière écluse avant le Pacifique. Nos amis les Hollandais n’ont pas tenus le rythme. Ils dormiront au mouillage dans le lac. Michel reprend la barre pour les manœuvres. En passant l’écluse, je guète les webcams. Je sais que mes proches pourraient voir passer Aramis, et ce lien ténu avec ma famille et mes amis me fait comme un pincement au cœur (que je mets sur le compte de la fatigue et du sevrage de la clope).

pont_bis pont

Enfin, le Pacifique nous est offert. Nous filons bon train et passons sous le Pont des Amériques qui relie l’Amérique du Sud à l’Amérique centrale. Huge again. Nous arrivons enfin en vue du port de Balboa et du repos tant mérité. Après une prise de coffre parfaite, c’est la relâche. On débarque tous pour se boire une bière au nouveau yacht club de Balboa. C'est à dire à l'abrit d'une tolle ondulée soutenue par quatre piliers. Jacky nous quitte.

De retour à bord, je m’amuse à faire de la photo d’art avec mon appareil photo numérqiue. Mais les photos posées de nuit sur un bateau qui bouge, bah c'est... Flou. Aller, au dodo.

Panamá City, 8° 58 N - 79° 32 W

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