Le pays imaginaire de Defy

Lorsque j’ai réalisé que j’allais avoir 30 ans, ça m’a fait comme un choc. J’ai décidé de changer de vie. Radicalement. Je me suis débarrassé de mon boulot pour traverser le Pacifique à la voile. Ce blog est mon carnet de bord.

13 juin 2006

Pour tous les amoureux

Ce conte est d'inspiration tahitienne. Je l'ai nourri de mes souvenirs et de l'imaginaire polynésien. Je l'ai écrit pour l'homme que j'aime.
Les mots en italique sont souvent des mots tahitiens. Vous trouverez leur correspondance en farani (français) ci-dessous. Sachez qu'en tahitien, toutes les lettres se prononcent et que le u se prononce ou.

Arii : dignitaire, chef suprême investi du pouvoir temporel dans la société traditionnelle.

Faré : habitation polynésienne traditionnelle.

Fiu : être Fiu. En tahitien être fiu défini un état de lassitude général, de non envie, de non désir. On est fatigué de tout (c’est fiu = c’est chiant).

Hinano : bière de Tahiti.

Keshi : terme japonais désignant une perle formée de nacre pure, à partir d’un éclat de la coquille de la nacre. Issue des nacres sauvages ou de celles qui ont rejeté le nucleus en conservant le greffon.

Hiro : divinité fondatrice tahitienne.

Mã’a : repas.

Mahu : homme efféminé. Travesti.

Maï-maï : dorade coryphène

Miri : caresse.

Motus : îlot corallien ; Par extension, les îlots qui forment la couronne récifale d’un atoll ou d’une île haute.

Paka : ou pakalolo ou bonbon. Cannabis.

Parata : requin parata. Requin à aileron blanc du large. Requin très agressif et dangereux.

Poe : dessert fabriqué avec des fruits locaux comme la banane ou la citrouille, mélangés avec de l'amidon de maïs et cuit au four.

Popaas : terme tahitien désignant les occidentaux et signifiant également « grillé ».

Poti marara : embarcation à moteur.

Uru : fruit de l’arbre à pain.

Tãné : homme.

Tapu : sacré ou interdit. Tabou en occident.

Vaa : pirogue.

Vahiné : femme.Miri a 16 ans. Elle veut devenir pêcheur de perles. À Manihi, dans son atoll des Tuamotu, c’est une profession très répandue. Mais c’est une affaire d’hommes. Miri a choisi d’être différente. Elle a toujours su qu’elle appartenait à la mer. Les Pomotu sont des pêcheurs, pas comme ces Marquisiens qui passent leur temps à racler la terre et à courir dans les montagnes après les cochons sauvages ! Elle ne voit pas pourquoi, puisque les mahu ont le droit de se comporter en femme, elle n’aurait pas le droit d’exercer une profession d’homme. Ça fait honte à la famille, bien sûr, et chaque jour sa mère lui répète qu’elle ne trouvera jamais de tãné pour la prendre dans son faré si elle continue comme ça. Miri s’en moque bien. Rester au faré à préparer le mã’a, cuisiner le uru et élever les enfants, Miri, ça ne la fait pas rêver.

manihi manihi_bis

Miri est une forte tête, elle a de qui tenir. Les femmes de sa famille étaient des arii depuis des générations avant l’arrivée des Français. Elles étaient respectées, écoutées et obéies. La plupart des motus de Manihi appartiennent encore à sa famille, même si les popaas et leurs prêtres sont parvenus à s’approprier une partie de la terre.

parata2Les hommes n’ont jamais accepté Miri parmi eux. Une vahiné à la pêche aux perles, c’est tapu. Ça porte malheur. Le lagon lui est interdit et l’accès aux perles de cultures aussi. Ils l’ont autorisé à aller pêcher côté récif, pensant la décourager. C’est beaucoup plus dangereux. Les grands blancs, les requins citron et les tigres chassent là-dehors. Mais elle a une alliance particulière avec l’océan. Elle est née sous le totem du requin parata, craint de tous. Souvent, elle nage côté récif le long des passes. Les fauves la frôlent, mais aucun n’a jamais fait mine de l’attaquer. Elle est comme marquée, protégée. Miri rêve du jour où elle trouvera la perle parfaite. Celle qui lui apportera la respectabilité auprès des hommes qui la moquent au village.

passe1Aujourd’hui, Miri explore le plongeant au nord-est de l’île. Son frêre Hiro l’attend dans le vaa. Il n’a pas 12 ans, mais est déjà un excellent piroguier. Et puis, il adore sa sœur et ferait n’importe quoi pour elle, y compris braver les interdits en l’aidant à aller aussi loin de la passe en vaa. À l’émeraude et au turquoise du lagon succède l’outremer du Pacifique. Eaux profondes beaucoup plus inquiétantes. Hiro doit maintenir la pirogue à distance du récif rouge sur lequel se brise la longue houle du Pacifique mais s’approcher suffisamment pour que sa sœur accède au tombant en apnée.

Miri s’enduit de monoï avant de plonger. L’huile lui permet de mieux glisser dans l’eau et la protège du froid des profondeurs. Elle natte son épaisse chevelure que seul l’huile de copra parviens à apprivoiser et glisse son corps pain d’épice dans l’eau bleue. Elle descend le long du tombant, croise une murène cachée dans son trou de corail, des poissons flûtes, un couple de poissons anges et des perroquets qui se sauvent en l’apercevant. Au fur et à mesure de sa progression, le corail change de forme et de couleur. Elle repère sur sa droite une magnifique porcelaine, mais elle n’est pas venue pour ça. Ses tympans commencent à la faire souffrir et elle décompresse avec facilité en déglutissant. Autour de sa taille, sa ceinture de plomb l’attire vers les profondeurs. Elle distingue dans le bleu de plus en plus sombre les ombres des grands fauves. Ils se tiennent à l’écart.

benitierSoudain, entre deux agrégats coralliens, se révèle à elle un gigantesque bénitier. Il doit bien avoir une envergure de deux mètres. Au creux de sa mâchoire repose une nacre. C’est du jamais vu, et c’est bien ce qui pousse Miri à s’en approcher. Elle sait qu’elle va devoir ruser pour s’en emparer. Le bénitier est un piège mortel pour celui qui a le malheur d’y laisser traîner ses doigts. Le coquillage a tôt fait de se refermer sur le bras de l’imprudent, qui prisonnier et incapable de se dégager, meurt asphyxié en quelques minutes. Si Miri se sert du coutelas qu’elle porte en permanence à la cheville pour bloquer la mâchoire du bénitier, elle risque de le perdre. Sans compter qu’elle n’est pas sûre que son arme résiste à la pression. Elle hésite. La nacre est belle, mais elle peut aussi bien être vide.
Sur une impulsion, Miri passe à l’action. Elle glisse son arme entre les lèvres irisées du bénitier qui se referme dans un mouvement réflexe. L’acier a tenu bon. Miri ne peut pas s’offrir le luxe d’atermoyer. Elle glisse son bras entre les mâchoires. La nacre s’est niché au plus profond du coquillage. En s’étirant, elle parvient à l’effleurer. Elle se repositionne, s’enfonçant plus profond dans la gorge mordorée du bénitier. La nacre est là, elle la sent. La jeune fille étend encore ses doigts, tous son corps tendu vers le fruit de ses désirs. Elle s’en saisit. Enfin, elle la tiens. Ne voulant pas laisser échapper sa proie, elle assure sa prise avant de reculer précipitamment. Elle a tout juste le temps de se dégager avant que la lame de son couteau ne cède et que le bénitier ne se referme avec violence. À une demi-seconde près, c’était la mort.

Mais Miri est bien loin d’être sortie d’affaire et elle en a bien conscience. La nacre doit bien peser 3 kilos, elle est à 15 mètres de profondeur et n’a que trop tardé. Son temps d’apnée est bientôt épuisé alors qu’il lui reste toute la remonté à faire… ses muscles vont avoir besoin d’un oxygène dont elle ne dispose plus.

Elle réfléchit vite et agit plus vite encore. En quelques secondes, elle s’est défaite de la ceinture de plomb et a entamé la remontée. Elle imprime de longues ondulations à ses jambes, tendant ses pieds pour avoir une meilleure poussée sur l’eau. Ses bras sont plaqués le long de son corps, ils renferment sa prise. Plus que dix mètres.
Elle commence à suffoquer. Elle force son corps à lutter pour vivre.
Le froid la pénètre et l’engourdit. Elle ne parvient plus à commander ses jambes. Ne comprennent-elles pas qu’elles se condamnent à disparaître. Sursaut de volonté. Plus que cinq mètres.
Ses poumons la brûlent. Ils sont en feu. Au-dessus d’elle, elle voit les rayons du soleil pénétrer en biseau dans l’océan. Le soleil, l’air… Si loin et si proche. Elle les contemple, de plus en plus absorbée. Comme détachée d’elle-même, Miri observe la danse des bulles d’air qu’elle a laissée échapper et qui remontent à la surface avec grâce. Des perles d’oxygène. Des perles de vie. Sa vision se trouble. La douleur a complètement disparu.

C’est si simple de mourir.
Tout devient noir.

*
* *

Cinq sens. Goût amer et salé dans sa gorge. Caresse du soleil et douceur du bois contre son dos nu. Éclat de la lumière derrière ses yeux. Odeur de la peur. Et loin, très loin, la voix de Hiro.
Elle vit. Il est venu la chercher.

nacreLorsqu’ils franchissent la passe, ils sont tous deux gonflés d’orgueil. La nacre a livré son secret. En sont sein, elle a nourri et façonné un keshi exceptionnel. Ce n’est pas tant son éclat, sa forme de parfaite ou sa taille étonnante qui en font la pureté et la rareté. C’est son orient. Des profondeurs de l’aragonite naît sa couleur aile de mouche , qui suivant l’angle de caresse du soleil, prends des reflets aubergine, vert-paon, s’irise, se mordore. Miri le tient dans le creux de sa main, et il lui semble en sentir la pulsation, comme un battement de cœur.

Toute la soirée, c’est le défilé au faré familial. Tout le village veut voir la merveille que la petite vahiné a arrachée à l’océan et qu’elle porte désormais à son cou, prisonnier d’une cage de fibres de pandanus. Un mã’a est improvisé. La Hinano coule à flot. Dans cette société communautariste, chacun apporte un plat : cochon au four tahitien, poe banane, chips de taro frit, poulet coco, poisson cru à la tahitienne, maï-maï à la vanille, pain coco... À chaque fois qu’un nouvel arrivant se présente, Miri et Hiro racontent à nouveau leur histoire. Celle de la trouvaille et celle du sauvetage.
La soirée s’éternise. Lasse d’être le centre d’attention, Miri s’isole en bord de lagon. Elle porte à ses lèvres la pipette à paka que Hiro lui a préparé. La fumée envahit sa gorge et elle s’étend de tout son long sur le sable. Son regard se perd dans la voûte étoilée, s’attardant sur la croix du sud qui a mené ses ancêtres d’Asie jusqu’ici dans les grandes pirogues doubles. Alanguie, elle se laisse aller à la torpeur et ferme les yeux.

Une douce chaleur irradie du keishi lové entre ses seins. Elle enfle, monte comme une vague et descend se loger, brûlante, dans le creux de ses reins. Un souffle dans son cou la fait frissonner. Une ombre passe sur son ventre et s’étend sur elle comme une caresse. Insidieuse, elle l’enveloppe faisant résonner à l’unisson chacune des cellules de son corps. La brume évanescente prend forme et consistance, pesant sur son ventre et sa poitrine. Une humidité nouvelle naît entre les jambes de Miri. La fragrance du santal emplie ses narines, l’enivre et la fait chavirer. Dans le creux de son oreille, elle perçoit comme une musique nouvelle, rauque et basse qui fait vibrer son âme. Son corps est tendu comme un arc, au bord de la rupture. Elle sent en elle un vide comme impossible à combler.

L’apparition la quitte aussi vite qu’elle est apparue, la laissant pantelante, soudain rendue à elle-même. Ses bras n’enlacent plus que le vide.

*
* *

Rumeurs, murmures…
« Hahi, elle a bien changé notre Miri. »
« Elle a refusé des fortunes pour le keishi ! »
« Elle est fiu ! Elle passe ses journées à la sieste, elle va plus au lagon. »
« Avec tout cet argent, elle aurait pu acheter un poti marara pour la famille, ça fait honte. »
« Elle traîne la nuit côté récif, mon tãné l’a vu. »
« Elle fait la fière ! »

Oui, Miri est fiu. Fiu des ragots, fiu de cette vie. Elle n’attend plus qu’une chose, le couché du soleil. À cet instant, le keishi s’anime et son amant vaporeux apparaît. La nuit avance, l’obscurité se fait, la Croix du Sud s’allume dans le ciel et il prend consistance. Ils passent leurs nuits à mêler leurs corps, à se chuchoter des mots doux dans le creux de l’oreille. Il lui raconte la mer, ceux qui la peuplent, les veines de courant. Il lui parle de pays lointains, d’autres océans. Il lui parle d’amour.

Jamais elle n’accepterait de céder son bel amant à un de ces popaa contre quelques billets.

Elle sent bien qu’elle ne fait déjà plus partie des siens, regrette sa complicité d’entant avec Hiro. Mais elle, elle n’existe plus qu’au couché du soleil.

La journée, elle l’attends. Elle l’attend, et voit avec angoisse le keishi perdre son lustre. Il se ternit. Venu pour elle du fond des profondeurs, il asphyxie, perd de sa force.

Chaque soir, il arrive un peu plus tard. Miri sait que la fin est proche.

Cette nuit, elle s’est isolée côté récif. Quand enfin il vient à elle, elle ne parvient pas à le prendre dans ses bras. À peine là, vaporeux, inconsistant, il la contemple douloureusement. Elle comprends alors qu’elle va le perdre. La douleur est insoutenable.

Son bel amant tente de la caresser une dernière fois. Il n’est plus qu’une brume vaporeuse ne laissant derrière lui que l'odeur du santal.

Miri ôte son paréo et l’hibiscus dont elle avait orné sa chevelure. Elle marche résolument vers l’océan. En disparaissant, elle ne pousse pas un cri.

mani09

*
* *

Depuis ce jour, les pêcheurs voient parfois apparaître à la proue de leur vaa un grand dauphin blanc. Son front est serti d’un keishi d’une beauté incomparable.

Publié à 21:11 - Keshi tapu - Un truc à dire sur Radio Cocotier ? [10] - ça brille [#]

Radio cocotier

Merci

De m'avoir lu ce texte, il est magnifique.

Posté par Disturbed, 13 juin 2006 à 21:48

Magique

Un instant magique dans une vie terne. Merci

Posté par Maake, 19 juin 2006 à 12:07

Très beau texte... merci.

Posté par Ln, 19 juin 2006 à 21:48

Aucune actu depuis plus de 2 mois

Si Dieux ( oui, avec un x, et ce pour de multiples raisons mais je me limiterais à seulement 2: premièrement, apparemment ils sont plusieurs sur le marché et je ne voudrais facher personne, deuxièm'ent, dieu avec un s alafin ça fait "deus" et j'vroudrais pas qu'on confonde le sujet avec un groupe indie rock belge, ce qui n'aurait aucun sens, et ça serait bien domage ) a inventé la batterie au lithium, c'est p'tete pour alimenter des ordinateurs portables, qu'on peut donc déplacer, voir meme déplacer avec soi.

Enfin, j'dis ça, j'ai rien dis.

Posté par cyril, 21 août 2006 à 14:57

Actu IRL

C'est sur www.defyirl.canalblog.com.

La Polynésie est en stand bye pour l'instant mais reprendra ses activités en octobre.

Des bises à Cyril.

Posté par Defy, 27 août 2006 à 16:56

Et wai, cyril ça fait liryc en verlan, et ça, personne s'en était rendu compte..alors faites des efforts, et voyez ou ça vous mène: la non notoriété.

En attendant, je voudrais pas dire, mais on est en novembre.. Alors c'est vrai, t'avais pas dis en octobre de quelle année ce blog allait reprendre le cour normal de ses activités.

Autant pour moi.

Posté par liryc, 02 novembre 2006 à 08:48

M'en fou, je lacherais pas..

Posté par cyril, 14 janvier 2007 à 08:52

hey tu reviendras pas du tout du tout?

Posté par allumette, 25 janvier 2007 à 13:46

Référencement

Bonjour,
Je vous invite à référencer votre blog sur mon annuaire :
http://www.marinamode.com/annuaire/blog-508.html

Posté par marina, 13 mars 2007 à 00:19

Enlarge your penis size

Bon, d'accord, le titre est ce qu'il est, mais c'est sensé attirer la curiosité..alors peut etre pas que c'est bien choisie aussi..peut etre.

Non..sérieusement..là..entre nous...tu trouves pas que tu pousses un peu le pousse pousse un peu mousse ?
Aller quoi, reviens, tu verras ça sera bien..enfin peut etre pas mais pour le savoir, faudra revenir.

Posté par cyril, 16 mars 2007 à 17:07

Qu'est-ce tu dis ?