15 janvier 2006
12 mai 2004 : On a franchi l’Équateur
Ce matin à 4 heures 28, nous avons franchi la ligne ! Moment unique. L’Équateur… La ligne imaginaire qui partage le globe terrestre en deux hémisphères. Je n’ai navigué que dans l’hémisphère Nord et pour la première fois de ma vie, j’ai lu ce petit S sur le GPS.
On dit que le franchissement de la ligne est marqué par un rituel de baptême qui remonte aux Vickings. Il s’est installé dans la marine à l’occasion de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb en 1492 et du passage du Cap de Bonne Espérance par Vasco De Gama.
Les grands calmes et les violents coups de vents se succèdent à l’équateur et ce rituel était la bonne occasion pour les marins pétés de trouille de se détendre un peu. Ils bouleversaient aussi l’ordre établi, la hiérarchie disparaissait et un espace hors du temps et des dogmes naissait.
Le passage de l’équateur signifiant pour les marins le basculement vers un mode inconnu, le bateau prenait alors des allures de carnaval, où les matelots de tous rangs se déguisaient de façon burlesque et se livraient à des débordements chaotiques en toute impunité.
Puis, prenait place une parodie de jugement menée par les anciens (ceux qui ont déjà fait la traversée) de façon à initier les jeunes matelots.
À cette occasion, le bateau se transformait en scène de théâtre où Neptune, en Dieu tout-puissant accompagné de diables, diablotins et autres tritons, prononçait la sentence réservée aux novices. Après la réalisation de leur gage, ceux-ci étaient immergés dans un réservoir d’eau, acte symbolique permettant leur purification et leur conversion en vieux loups de mer.
Vous trouverez plus de renseignements ici.
Nous, on a bien Patrick, mais il ne nous porte pas vraiment dans son cœur et refuse d’être réveillé pour nous introniser. Il faut dire que Patrick souffre du rythme des quarts. Michel a établi des quarts tournants afin que nous soyons de veille chaque jour à des heures différentes de la nuit.
La nuit A, on est donc de quart de 21 heures à minuit.
La nuit B, de minuit à 3 heures.
La nuit C, de 3 heures à 7 heures (on rajoute une heure à ce quart car c’est le quart de levé de soleil).
Seul défaut à cette méthode, elle ne permet pas à l’organisme de prendre un rythme et entre le quart de la nuit C (levé 3 heures du matin) et la fin du quart de la nuit A (couché minuit), il s’écoule 21 heures. Il est donc important de prendre du repos dans cette journée-là. Mais Patrick dors mal, les mouvements du bateau l’inquiètent et le manque de rythme provoque des insomnies. Il a refusé les légers somnifères que je lui proposais et est retombé dans le mutisme.
On va donc se débrouiller entre nous, Michel et moi.
Les copains m’ont offert tout un équipement pour mes 30 ans en prévision de mon voyage : veste de quart, salopette, chaussures, et Wichard. Lorsque Michel m’éveille à 3 heures pour mon quart, je revêts mon costume. Michel va s’étendre mais me demande de l’éveiller pour le passage de la ligne. Il fait froid la nuit en ce moment car nous sommes entrés dans le courant de Humbolt. Ce courant est dû à la remontée des eaux froides profondes devant la côte à cors du Chili. Il est dirigé vers l’Ouest et baigne les Galápagos d’une eau fraîche mais extrêmement riche en oxygène et en plancton, ce qui explique la luxuriance de la faune dans l’archipel. Je supporte donc sans mal ma polaire. Avant même que l’aube ne pointe son nez, le GPS frôle les 00° 01’00" N. Il est temps de réveiller Michel. On se sert deux verres de son excellent Cognac, et au moment où le GPS affiche le fameux 00° 00’00", nous trinquons et après avoir versé à Neptune sa part de nectar, vidons nos verres cul sec. Je remets à Michel le diplôme que j’ai préparé et imprimé au Panamá en secret, officialisant son passage. J’ai rajouté l’heure et la longitude à la main. Michel et moi, la tête sous les étoiles, on s’en remets une tournée qu’on sirote rêveurs, songeant aux miles parcourus et à ceux à venir en regardant naître l’aube.

Sur la ligne, 00° 00' 00" NS - 89° 33' 00" W
08 janvier 2006
10 mai 2004 – Y’a du vent dans les voiles !
Je n’avais pas picolé, et pas fumé non plus (je suis la plus forte ! ! !), mais je m’étais imaginé… Les âmes des marins perdus, une bonne étoile qui veillait sur moi, des fées égarées…
En fait, c’était des mouettes. Décevant en fait. Du coup, pour me consoler, je les ai baptisé Gertrude et Cunégonde. Elles nous suivent et apparraissent de temps à autre, de jour comme de nuit.
Donc, hier, grosse journée avec un vent qui est monté à 30 nœuds. Même pas mal ! Moi, j'aime bien quand ça souffle un peu comme ça. Ça réveille !Qui plus est, le troll, dépassé par les événements, inquiet, nous fiche une paix royale. Il comprend enfin où est son intérêt et je reconnais à peine le petit être malfaisant qu'il était voilà à peine quelque heures dans cet équipier jovial et généreux qu'il est devenu. Attention, attention ! Restons vigilants : il peut à tout moment muter en monstre ! En attendant, je profite !
Aramis est impressionnant de stoïcisme et de stabilité. On avait une longue houle avec des creux de 2 mètres environ. Et lui, un ris dans la grand-voile et 1/3 de génois en moins, il se comporte remarquablement bien. J’imagine à peine les réactions de Squirrel, le petit Mallard de 9m du CNIF dans cette situation. Et nous, on pouvait continuer à bouquiner dans le cockpit sans craindre de mouiller nos livres.
Cette nuit-là, j’ai dormi comme un bébé dans le ventre d’Aramis. Il prendra soin de notre sommeil si on s’occupe bien de lui.
Autant les deux premiers jours, j’étais pressée d’arriver, autant aujourd’hui je ne vois plus les Galápagos comme un but. Le voyage en lui-même me suffit. Mon corps s’endurcit. Je gagne des abdos dignes de ce nom. Mesdames, plutôt que de vous faire chier à Univers Gym en collants roses et body léopard, essayez plutôt de faire un tour du monde à la voile ! Fini les courbatures. Je prends le rythme d’un sommeil découpé et retrouve la forme et l’énergie. En fait, je ne suis pas sûre d’avoir envie d’arriver.
Cela me soulage, car je ne savais pas comment je réagirais à une longue période en mer et le trajet vers les Marquises s’annonce bien.
Vous me croirez ou pas, on n’a pas une minute. J’ai fait une leçon d’Italien et je renâcle à étudier mon livre des Glénans. Les questions se bousculent en nav de nuit et au matin, je les oublie. À partir de demain, je me montrerai plus studieuse.
NB – Michel dit avoir raté son premier pain, moi je l’adore. J’en ai grignoté un bout dans la nuit. Vous imaginez le bonheur que c’est de s’endormir dans la fragrance pain qui cuit dans le four et de se réveiller pour prendre son quart, le trouvant encore tiède qui vous attends… Et vous, le boulot, ça va ? Pas trop dur ?
Pacifique, entre le Panamá et les Galápagos, 02° 43' N - 85° 53' W
06 janvier 2006
8 mai 2004 : Feux follets dans le bleu du Pacifique
Nous avons hissé les voiles le 7 au soir. J’ai pu vivre ma première nuit avec Aramis à la voile. On tire un long bord plein Ouest. Le vent vient du 240. Pile au cap. On espère trouver un vent un peu plus Sud plus à l’ouest. C’est ce que laissent espérer les pilot charts. Je les ai volés sur Internet, et ils nous pemettent d’avoir une bonne idée des vents dominants sur chaque mois de l’année. Comme nous sommes à cheval entre avril et mai, nous faisons des projections. Espérons que le pari sera payant...
Le vent est très irrégulier, passant de 10 à 18 Nœuds sous orage. Les zones de surventes s’anticipent facilement, On peut voir des masses nuageuses sombres qui les annoncent. Par contre, elles se succèdent à toute vitesse.
Cette nuit, j’ai reconnu Orion. Le reste du temps, le ciel était couvert. J’ai cru voir un truc rigolo. Personne ne voudra croire. Non, Xav, cette fois, ce n’était pas une loutre. On aurait dit des feux follets, ou des oiseaux phosphorescents…
Jours sans clopes = 0 (il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis)
Pacifique, entre le Panamá et les Galápagos, 03° 52' N - 82° 55' W
04 janvier 2006
7 mai 2004 : Se palucher en toute intimité
Nous sommes partis pour les Galápagos depuis 3 jours. J’ai vu hier mon premier lever de soleil en mer. Dans la journée du 5, nous avons croisé toute une troupe de dauphins. Ils sont venus jouer dans l’étrave. Cabotins, ils ont particulièrement goûté mes manifestations enthousiastes, arrondissant leur dos, se tournant de côté pour voir à quoi ressemblait la folle qui faisait tout ce bruit. Ils sont plutôt longs et fins, et arborent la robe grise des dauphins antillais, mais ils sont pailletés de blanc sur les flancs.
Un peu plus tard, nous croisons un couple de cétacés, probablement des baleines à bosses. Elles sont loin. Nous ne voyons que leur souffle et leur aileron. Impossible de les identifier formellement.
Je suis contente de prendre la mer, même si les pilot charts nous annoncent du vent debout jusqu’au Galápagos. À cette latitude, nous sommes en plein dans la ZCI (Zone de Convergence Intertropicale), donc vents orientés plutôt sud-ouest. Ça tombe bien, le Cap Vrai, c’est du 240. Bon, là, rien à regretter, on est pétolisé. Donc, vroum-vroum le bateau à voile (blague à deux balles de marin dérivée de paf le chient) !
Patrick est un gros con. Voilà, c’est dit. Le temps ne fait rien à l’affaire. Quand on est con, on est con…. Je l’ai pourtant soutenu auprès de Michel ces temps derniers, mais là, j’en peux plus. Ce type est un vrai kapo ! Il a besoin d’être valorisé en permanence par le chef. Hier matin, avant de prendre la route, on s’est fait un entraînement aux manœuvres. Et Patrick n’a pas été très réactif. On comprendra par la suite qu’il n’est jamais monté sur un voilier. Il était électricien dans la marine marchande et sa seule expérience de voileux, c’est une sortie en vieux gréement… Donc, confronté à son mensonge et à son incompétence, il a réagi comme tous les capos par une explosion agressive et haineuse, hurlant qu’il préférait être débarqué de suite à Panamá City puisqu’on le considérait comme un mauvais équipier.
Moi, sur le coup, je m’étais dit : « bien fait pour Michel, il n’avait qu’à être plus pédagogue ! ». Et bien aujourd’hui, je regrette.
Figurez-vous que le frigo est tombé en panne et que le petit roquet a repris de l’assurance en un temps record, armé de son tournevis. Sur le moment, je me suis dit : « super, tout s’arrange… » Et bien aujourd’hui je regrette !
Je regrette parce que ça fait deux jours et deux nuits qu’on est au moteur. Et Michel et moi, on dort à l’arrière, lui sur bâbord, moi sur tribord. Entre nos deux cabines est logé le moteur, sous la descente. Et on ne dort plus avec le bruit du bouzin. Or Patrick occupe la cabine avant, et il a refusé tout net que moi ou Michel allions dormir là-bas même pendant son quart, sous prétexte que c’était une atteinte à son intimité. Gros con, il y a pas de chambre individuelle sur un bateau. On a toujours utilisé la règle de la couchette chaude par mauvais temps, laissant les équipiers prendre du repos à tour de rôle dans la bannette la plus confortable.
Quel imbécile ! Outre le fait qu’il se prive de l’occasion unique qui lui était donnée de passer une nuit avec Angel Skin (et croyez-moi, ce surnom, je le mérite), il vient de démontrer qu’il ne comprend rien à la solidarité des gens de mer. Dormir, sur un bateau, c’est confier sa vie et sa sécurité à l’homme de quart. Si l’homme de quart est épuisé, c’est un problème. Mais ça peut vite devenir ton problème !
Michel et moi nous relayons dans le carré. Quand je suis trop en colère, j’imagine le troll en train de se palucher en toute intimité dans sa bannette.
Jours sans clopes = 3 (meurtres = 0, un miracle)

